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Une nouvelle année débute, une nouvelle décennie s’ouvre à nous et de nouveaux paradigmes fleurissent. Nos défis sont nombreux : écologiques, économiques et politiques. Nos enfants nous exhortent à plus de conscience, certains1 nous interpellent sur la santé de notre planète, d’autres nous témoignent à travers leur souffrance, à quel point notre système n’est plus ajusté à leur fonctionnement. La science-fiction qui nous prédisait, il y a quelques dizaines années, l’existence de mutants est rejointe aujourd’hui par certains travaux scientifiques (JP Gaillard 2) qui nous décrivent la mutation de nos enfants : engagés dans l’éthique et la coopération, bien au-delà de la compétition.  ils ne comprennent plus nos choix, nos attitudes et nos anciens schémas. Des épidémies les touchent alors : autistes, précoces, agités ou dys-fonctionnants. Nous tentons de les classer, voire de les « caser » pour mieux les aider, nous les poussons trop souvent dans le champ du handicap pour qu’ils ne bousculent pas trop notre système et finalement nous continuons à les abîmer. Bien sûr, nous sommes soucieux d’eux et de leur santé mentale. Evidemment, nous aspirons tellement à leur bien-être, à leur épanouissement, afin qu’ils puissent se réaliser. Parfois même, nous espérons pour eux, ce que nous ne nous sommes pas donner la chance de vivre, estimant que nos conditions « de l’époque » ne le permettaient pas.  Alors nous leur offrons tout ce que nous n’avons pas eu et nous attendons d’eux qu’ils s’en saisissent pour transformer nos souffrances d’adultes et de parents. Nos attentes ne rejoignent pas leurs besoins et l’incompréhension s’installe.  

Oui, nos enfants viennent nous déranger. Que l’on suive Mme De Sévigné3, dans ses lettres à la fin du XVIIème siècle, qui nous explique que déranger est « changer de manière à troubler le fonctionnement l’action », ou la Bruyère4 en 1683, qui « oblige (quelqu’un) à se déplacer », le comportement, les mots de nos enfants parfois, nous incommodent, nous importunent, nous troublent… car ils semblent tellement nous compliquer nos vies. Ils ne se préparent pas assez vite le matin, Ils s’agitent et perturbent la vie de la classe, ils n’obéissent plus et je perds mon autorité et parfois ma liberté…on dirait même qu’ils font exprès de nous freiner !   

Nous nous engageons alors, avec une intentionnalité qui nous semble si bonne pour eux, vers une quête de réponses, voire de solutions « toutes faites ». Il doit bien exister un manuel pour mieux décoder cet enfant, qui sans cesse vient mettre à mal mes croyances et trop souvent mon mode de vie. Pourtant je l’ai désiré et j’ai espéré vivre une belle vie d’harmonie avec lui, j’ai projeté une grande complicité et une douce proximité affective. Souvent la réalité me semble si éloignée de ce rêve. Pourtant je dois rayonner la joie et le bonheur d’être parent. Je dois renvoyer une image épanouie de cette arrivée merveilleuse. Je ne dois pas déprimée après sa venue et assurer parfaitement son éducation. JE DOIS ÊTRE PERFORMANT(E). Comme je dois l’être au travail ou dans ma vie quotidienne, je me dois et je dois vis-à-vis des « autres », une utilisation optimale de mes compétences. Le résultat est attendu : un exercice professionnel exemplaire, une vie matérielle réussie et un enfant « parfait », obéissant, s’adaptant à la crèche, écoutant à l’école, répondant à toutes les injections des adultes qu’il reçoit à longueur de journée…. 

Vous trouvez cette analyse provoquante et caricaturale. Elle est pourtant le reflet d’une réalité que je croise dans mon quotidien de psychiatre, directrice et fondatrice de l’institut de la parentalité.  

J’ai souvent le sentiment que parents et enfants sont perdus au milieu de ce labyrinthe de la performance. Pas de super héros ou de parent parfait, « simplement » le mystère de la rencontre, la magie de l’alchimie de deux êtres que la vie invite à se rencontrer et à cheminer ensemble. De nouveaux jalons éclairent cette route de la découverte vers l’Autre et Soi : psychologie du développement de l’enfant, neurosciences affectives et sociales, théorie de l’attachement5, parentalité positive ou bienveillante… Autant de voies qui nous illustre à quel point, nos enfants ont besoin d’une attention plus aiguisée et ajustée à leurs trajectoires développementales. Oui, les 1000 jours sont déterminants pour leur devenir et leur santé mentale à venir et de nombreuses modalités d’intervention existent.  

Mon constat de clinicienne, soucieuse d’accompagner dans leur quotidien de nombreuses familles et enfants, me témoignent au-delà de mon optimisme naturel, de l’impériosité de mettre en œuvre des réponses à ces enjeux sociétaux. Le quotidien de nos consultations à l’institut de la parentalité nous illustre à quel point le cheminement des parents est marqué par tant de doutes, d’interrogations et d’incompréhensions : projet de naissance, parcours d’infertilité, mode de garde, modèle éducatif, choix de l’école, séparation parentale, construction de nouveaux modèles familiaux… et tant d’autres questions qui jalonnent la journée de tous les parents, déjà contraints à de nombreuses autres exigences.  

Autant de sujets que nous allons aborder ensemble au fil de nos articles, nourris de l’expertise des professionnels exerçant au sein de l’Institut de la Parentalité et que nous vous invitons à retrouver chaque semaine.  

Bonne lecture et belle exploration, 

Dr Anne RAYNAUD


1 Greta Thunberg : https://fr.wikipedia.org/wiki/Greta_Thunberg 

2 Jean Paul Gaillard : Enfants et adolescents en mutation : Mode d’emploi pour les parents, éducateurs, enseignants et thérapeutes– 2014 ESF Sciences Humaines  

3 Mme De Sévigné : Lettres, 69 dans Littré  https://fr.wikipedia.org/wiki/Madame_de_S%C3%A9vign%C3%A9 

4  Jean de La Bruyère 1693, La Bruyère dans Besch :  https://fr.wikipedia.org/wiki/Jean_de_La_Bruy%C3%A8re 

5 Dr Anne Raynaud 2019, La sécurité émotionnelle de l’enfant : https://www.marabout.com/la-securite-emotionnelle-de-lenfant-9782501144162